
Pour l’été, le podcast « Hérétiques » s’offre un répit et propose, sans prétendre à l’originalité et pour la troisième année, des « séries d’été ».
C’est l’occasion de nous retourner sur la quarantaine d’émissions enregistrées en quatre ans.
Leur enchaînement, mois après mois, peut paraître hétéroclite, foisonnant, insaisissable, désordonné.
Voici donc quelques tentatives de nouer ces fils épars autour de certaines thématiques, de tirer de cette profusion quelques lignes directrices.
Il ne s’agit pas d’imposer une cohérence factice ni de révéler un ordre caché mais de proposer une interprétation, la nôtre, à des auditeurs et des invités qui ont également les leurs, et peut-être meilleures, de notre propre travail.
Nos modestes moyens ne nous permettent pas de faire plus qu’une présentation de quelques minutes, renvoyant chaque fois aux différentes émissions en question, qui y prennent alors un sens particulier sans, évidemment, s’y réduire.
On retrouvera bien entendu tous les podcasts mentionnés sur les plateformes d’écoute.
Pour ce mois d’août, nous proposons le thème « Mort et résurrections des superstitions religieuses ».
Rien, peut-être, ne dit plus la confusion de l’époque que le rapport contemporain à la religion. Tout semble exister et coexister : l’athéisme matérialiste parfait et la bigoterie consommée, la croyance éclairée et l’obscurantisme bestial, la sainteté béate et le combattant de la foi, l’apostat rescapé et le converti transporté, le religieux laïc et l’agnostique pratiquant et, pourquoi pas, le matérialisme mystique, le spiritualisme immanent et le sectaire tolérant. Dans ce grand charivari où chacun a son évangile sur mesure, on loue le multiculturalisme heureux et la liberté de conscience, et l’on ne saurait s’en plaindre – sauf qu’ils deviennent, inexplicablement, clôture des discours, cloisonnement des doctrines, conflits des credo. Car, en réalité, il s’agit bien plutôt d’un chaos cognitif émanant de notre société en déliquescence, qu’elle occulte derrière le consumérisme, le divertissement et le cynisme, renvoyant chacun à ce supplément d’âme, ces béquilles existentielles qu’apportent un dieu portatif, une morale amovible, des principes à géométrie variable. Car notre époque rend tout aussi impossible l’authentique foi en une quelconque transcendance divine qu’une véritable libre pensée arrimée à une collectivité adulte travaillant à l’existence d’un sens tout humain. Pour ceux qui pensent encore que l’être humain est capable de regarder la mort dans les yeux, quelle émancipation possible des vieilles matrices religieuses millénaires qui n’en finissent pas de mourir et de renaître ?
L’exemple donné par les apostats de l’islam est édifiant : ces ex-musulmans ont fait l’expérience intime de cette célèbre religion d’amour et de paix, ils n’en veulent plus et leur arrachement est radical. Ces évadés des goulags d’Allah, sont des militants du quotidien et si leur grande majorité reste silencieuse, ils sont de plus en plus nombreux à s’organiser et à prendre la parole dans l’espace public, et c’est le cas de Sofia et Momo, dans notre émission de mai dernier. Leurs premiers ennemis sont bien entendu les mahométans mais aussi tous ceux dont ils grippent la fiction d’une islamisation tranquille, et notamment sa frange gauchiste qui a toujours pourchassé les dissidents, sans parler des idéologues du tout-à-l’ego ulcérés par leur insolente liberté.
Cette sortie de la religion rappelle les meilleurs moments d’une modernité aujourd’hui fatiguée de cette liberté toujours à conquérir. Dans les sociétés occidentales longtemps imbibées des forces de la superstition organisée, les grandes luttes pluriséculaires anti-cléricales et anti-religieuses ont débouchée au siècle dernier sur un modus vivendi : la laïcité. Couramment réduite à la fameuse loi de 1905 et à la célèbre séparation de l’Église et de l’État, la laïcité mérite d’être examinée philosophiquement : elle repose sur, et soutient une liberté de conscience exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité, puisqu’elle postule une société qui s’auto-institue sans appel à une quelconque transcendance extérieure à elle-même, fondant du même coup la possibilité d’une communauté auto-gouvernée. C’est ce dont nous discutions avec Catherine Kintzler, en décembre 2024, dans l’émission « Laïcité, athéisme et auto-institution ».
Sur quoi débouche, historiquement, cette brisure de l’hétéronomie religieuse en Occident ? C’est ce qu’explore Marcel Gauchet depuis la parution en 1985 de son ouvrage « Le désenchantement du monde ». Dans notre émission de 2025 « Déliaisons démocratiques », il analyse la trajectoire chaotique de nos sociétés occidentales engagées dans une des plus grandes aventures de l’humanité : la sortie, hasardeuse et à chaque fois recommencée, de l’univers religieux. Après avoir survécu aux totalitarismes du XXe siècle, les sociétés occidentales s’affrontent à leur propre puissance, qui se déploie sans garde-fous. Reposant sur le double fantasme du marché et du droit, la mondialisation a prétendu à un arrachement au vieux monde sous couvert de sortie de l’hétéronomie millénaire. C’est donc la notion même d’autonomie qui est à questionner, ses réalisations concrètes, ses possibilités effectives, son projet existentiel et, avant tout, son actualité : la masse qui s’enorgueillit de son pseudo-individualisme cherche-t-elle encore la vérité, la sienne et celle du monde, ou se contente-t-elle de ce bonheur conforme qui détruit ses conditions mêmes d’existence ?
Mais l’empreinte religieuse sur des matrices culturelles plurimillénaires ne s’efface pas si facilement : l’effondrement du christianisme semble achevé en Europe, refermant ainsi une période historique de plus d’un millénaire et demi, mais plutôt qu’à une généralisation de la libre pensée nous assistons à la prolifération de pseudo-religions de substitution, tissées de croyances, de superstitions et de pensée magique. Ce néo-paganisme, constitué d’un mélange de marxisme dégénéré, de mystiques asiatiques, d’écologie, d’islam, de new age et de wokisme, semble un bouillon de culture qui renverse les normes morales jusque-là évidentes. Se rejoue là, à l’envers, les basculements qu’à vécu l’empire romain lors de sa christianisation, qu’il s’agisse de la place des animaux ou de la science, du statut du sexe ou des pratiques mortuaires ou encore, plus spectaculairement, du suicide assisté aujourd’hui légiféré. Ces bouleversements civilisationnels sont l’objet de l’émission de mai 2025 avec Chantal Delsol.
En géologie, on appelle pseudomorphose le processus par lequel un minéral prend l’apparence d’un autre. Le phénomène est courant en histoire et pourrait aider à comprendre la vague woke qui déferle depuis une dizaine d’années. Si ses partisans reprennent apparemment les ambitions légitimes des mouvements progressistes du XXe siècle, qu’il s’agisse de la justice sociale, de la défense des minorités ou de l’égalité des sexes, en réalité ils imposent un arbitraire de plus en plus autoritaire, contradictoire et délirant. On peut alors discuter de leur parenté avec la French Theory, le gauchisme des années 60-70 et le totalitarisme bolchevique et ses promesses millénaristes. Mais pour Jean-François Braunstein, invité en mars 2025, c’est surtout un nouveau courant religieux que le wokisme évoque, en cherchant à supprimer le savoir, la rationalité et, finalement, la réalité elle-même – trahissant par là l’ambition existentielle ultime de toute clôture religieuse.
La réapparition des schémas religieux se repère également sur le terrain de l’écologie : pour nombre d’écologistes idéologues, il faudrait préserver une nature, fondamentalement bonne et harmonieuse, de toute influence humaine, fondamentalement mauvaise et destructrice. L’absurdité de cette position ne répond en rien à la crise écologique et relève plutôt de la rêverie judéo-chrétienne d’un mythique jardin d’Éden. Mais l’enquête d’Arnaud Blaret, humaniste, libre-penseur athée et autodidacte, à qui nous consacrions une émission en novembre 2024 , révèle qu’il existe depuis une soixantaine d’années une véritable « éco-théologie » qui fait de l’Homme l’intendant de Dieu sur Terre devant se soumettre à la Création Divine. Ce courant religieux a pénétré, depuis un demi-siècle, toutes les institutions internationales environnementales qui tendent alors à sacraliser la nature et à investir la biodiversité d’une valeur intrinsèque qui doit transcender tous les intérêts humains.
Ces résurgences religieuses dans nos sociétés laïques demandent à être décryptées. Mais il en est une qui avance à visage découvert et sans fard et dont le caractère caricatural semble paradoxalement protéger en provoquant l’incrédulité : c’est, bien entendu, l’islam conquérant. Tiré par une immigration revancharde massive, il s’est progressivement étendu à presque toutes les villes d’Europe, monté des commerces, infiltré puis fondé des associations, pénétré les partis politiques. La terreur de la charia s’est instillée dans la vie civile avec son lot d’intimidations, de chantages et de menaces. Dans l’émission d’octobre 2024, « L’islamisation de l’Europe », Fadila Maaroufi, belge d’origine marocaine et travailleuse sociale, analyse la situation de son pays, la Belgique, centre institutionnel de l’Union européenne, devenue, sous nos yeux et en quelques années, l’avant-poste de l’entrisme islamique. Elle nous exhorte à refuser l’ombre qui s’installe sans retour dans nos sociétés.






