Série d’été (1/2) : Progrès et barbaries

Pour l’été, le podcast « Hérétiques » s’offre un répit et propose, sans prétendre à l’originalité et pour la troisième année, des « séries d’été ».

C’est l’occasion de nous retourner sur la trentaine d’émissions enregistrées en quatre ans.

Leur enchaînement, mois après mois, peut paraître hétéroclite, foisonnant, insaisissable, désordonné.

Voici donc quelques tentatives de nouer ces fils épars autour de certaines thématiques, de tirer de cette profusion quelques lignes directrices.

Il ne s’agit pas d’imposer une cohérence factice ni de révéler un ordre caché mais de proposer une interprétation, la nôtre, à des auditeurs et des invités qui ont également les leurs, et peut-être meilleures, de notre propre travail.

Nos modestes moyens ne nous permettent pas de faire plus qu’une présentation de quelques minutes, renvoyant chaque fois aux différentes émissions en question, qui y prennent alors un sens particulier sans, évidemment, s’y réduire.

On retrouvera bien entendu tous les podcasts mentionnés sur les plateformes d’écoute, mais aussi sur notre site (heretiques.fr) où une page est consacrée au thème développé ici, thème renvoyant à celles des émissions en question.


Pour ce mois de juillet, nous proposons le thème « Progrès et barbaries ».


[Version Audio à venir]

Ce qui surprend et désarme aujourd’hui, ce n’est pas la réapparition de la barbarie : depuis la chute du nazisme, le retour de « la bête immonde » est annoncée, dénoncée, traquée, prévue, guettée voire attendue. Cette barbarie-là, celle de l’extrême-droite occidentale, est aujourd’hui largement fantasmée, et son spectre nous est familier, domestiqué, on pourrait presque dire « civilisé » tellement son ombre repoussante est devenue une condition du fonctionnement même de nos sociétés. À tel point que cette obsession occulte très efficacement le surgissement d’autre formes de barbaries. Et c’est là, sans doute, une des singularités de notre temps : la confusion, si déroutante, entre ce qui se dit progrès et ce qui se fait barbare, entre la civilisation et ses doubles, ses masques, sans que l’on ne sache plus, si on l’a jamais su, où commence l’un et où l’autre finit, qui contient qui et qui cache quoi. Comment comprendre cette dialectique crépusculaire d’où surgissent ces monstres souvent oubliés, toujours méconnus, absolument terrifiants et, malheureusement, doit devant nous – en nous, même.

C’est le sens de la recherche de Jean-Pierre Le Goff et dont il témoigne dans notre émission de juin 2024 sur « La révolution culturelle de 1960-1990 » : cette ère d’indiscutables progrès a vu déferlements techniques, basculements sociaux, bouleversements idéologiques, métamorphoses des mœurs, provoquant une véritable mutation anthropologique. Les conséquences en sont innombrables, et notamment l’émergence d’un politiquement correct, idéologie de fer mais « cool » et « branchée », visible dans le monde du travail où a émergé une « barbarie douce » tissée d’auto-servitude et de management manipulateur tout comme dans le monde du savoir, où le « wokisme » affiche clairement son ambition de rééducation populaire.

Le même segment temporel est interprété d’une manière comparable par Cornelius Castoriadis, du moins dans la lecture qu’en donne Quentin Bérard dans l’émission de juin 2025 : dès les années 1960, il diagnostique ce qu’il appellera « le délabrement de l’Occident », la perte de sens de la vie collective comme individuelle, voyant s’éloigner la perspective d’une société autonome et donc s’approfondir l’alternative de Roa Luxembourg « socialisme ou barbarie », du nom du groupe-revue qu’il avait co-fondé avec Claude Lefort. Les discours pseudo-subversifs des décennies furent une énorme rationalisation de l’impuissance et du « n’importe quoi » qui s’étale aujourd’hui sous nos yeux, des universités aux ministères, des plateaux-télés aux écuries politiques, dans un avachissement généralisé gros de toutes les régressions imaginables.

Parmi le foisonnement de ces dernières constellent notre pauvre époque, celle de la « gauche » est sans doute la plus spectaculaire et c’est sur elle que s’attarde Nathalie Heinich, dans l’émission « Fantômes de la gauche » diffusée en février dernier. Il faudrait lister tous les combats populaires qu’elle a abandonnés, laissés à d’autres pour s’en plaindre : la laïcité, bien sûr, la lutte contre les superstitions religieuses et particulièrement l’islam, mais aussi la dignité du travail et l’importation de main-d’œuvre, le féminisme universaliste et l’intérêt collectif contre la marchandisation de tout, la rigueur scientifique et le mérite, la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, la liberté de pensée… D’avant-garde de la modernité, la gauche est devenue, au fil des décennies, le parti du retour à l’obscurantisme au su et au vu de tous.

Cette distorsion entre le discours affiché ou hérité et la réalité vécue par les gens du peuple est un trait typique de la barbarie totalitaire. Et il est difficile de ne pas voir que les grands médias contemporains (presse écrite, radiophonique ou télévisuelle) véhiculent tout un ensemble de postures, de discours, qui forment ce qu’il faut bien appeler une idéologie dominante, c’est-à-dire minoritaire dans la société car propre à une classe ou une caste. À l’intersection de la « gauche » (culturelle) et de la « droite » (économique), ce prêt-à-penser est une camisole bien-pensante qui vise précisément à empêcher de penser, par l’intoxication, l’intimidation, le chantage politique au « fascisme », occultant les nouvelles barbaries qui déferlent sur nos sociétés. Ces procédés sont décryptés par André Perrin dans deux émissions de septembre 2024 et d’avril dernier, au nom d’une civilisation de la pensée qui ne peut être que lucidité et courage de s’émanciper du conformisme politiquement correct comme des provocations outrancières.

Ce qui désarme les réflexes critiques est le chantage à l’appartenance au « camp du Bien », immanquablement en lutte contre le Mal, recyclant les schémas manichéens millénaires et retrouvant la rhétorique des régimes communiste. Dans l’émission de mars 2024, « Origines et métamorphoses du stalino-gauchisme », Guy Fargette dresse la généalogie et les manœuvres de ce nouveau type de militant qui minent les sociétés occidentales depuis le putsch d’octobre 1917 en Russie. Habités par le déni passionné des dévastations de leur propre camp et renouvelant sans cesse leur chantage aux bons sentiments, ils instillent partout leurs réflexes totalitaires, leur haine de l’Occident et leur rapprochement instinctif des barbaries pré-modernes. On les retrouve aujourd’hui dans ce que l’on entend par « wokes » ou « progressistes », militants du genre ou pro-immigration, islamo-gauchistes ou écologistes anti-humanistes, pseudo-féministes ou narcos anti-flics, dessinant une nébuleuse détruisant les acquis des mouvements d’émancipation des siècles derniers tout en s’en réclamant à hauts cris.

Justement, c’est à l’ensemble de ces milieux qu’est consacré l’émission « Les mouvances anti-Lumières » d’octobre 2025, autour d’une cartographie du même nom mise en ligne trois ans auparavant. Élaborée par une petite équipe qui tente de la maintenir à jour, elle vise à recenser, sans prétention à l’exhaustivité, l’ensemble des personnalités, groupements et institutions qui travaillent à la fin du projet d’autonomie tel qu’il a été porté par la modernité, les Lumières, l’Occident comme germe de l’émancipation individuelle et collective. Sa structuration croise deux axes, les pseudo-progressistes d’un côté et les re-fondateurs de l’autre, qui voient s’allier les gauchistes avec les islamistes, les décoloniaux avec les racialistes, les insurrectionalistes avec les maffieux, etc. ainsi que les tribaux et les impérialistes, formant des tirs croisés dont il est difficile de se dégager tant l’auto-critique est devenue auto-destruction et l’auto-affirmation dogme offensif et inaltérable. Cette alliance apparemment paradoxale s’explique aisément : pour s’installer, l’autoritarisme et l’hétéronomie exigent le chaos et l’anomie – la barbarie traditionaliste a besoin que le progrès s’auto-détruise.

Les discours alarmants sur le délabrement de nos sociétés se sont répandus et sont maintenant cautionnés par le sommet de l’État, qui évoque ouvertement « l’effondrement » et la « décivilisation ». C’est que les effets concrets en sont de moins en moins escamotables : chacun peut vivre, à sa petite échelle, la dégradation continue de ses conditions de vie et l’irruption, à présent quotidienne, d’une violence de plus en plus folle. L’univers médico-social en est peut-être la pointe avancée, à la croisée de la « crise » de l’éducation, de l’avachissement de la psychiatrie, de la surenchère technologique, de la politique gestionnaire et du changement de nature de l’immigration. Les institutions de soin et d’éducation, pôles de civilisation censées former et accompagner des individus libres et responsables, deviennent progressivement la « Fabrique des barbares », du nom de l’émission de mai 2024 où Sofia, animatrice, institutrice puis psychopédagogue expérimentée, décrit cette catastrophe permanente avec la justesse des praticiens de base, pour en appeler à la renaissance de l’intérêt collectif et la fin de la bêtise savante.

Bien sûr, le monde de l’art n’est pas en reste : c’est sans doute dans ce centre sensible de toute civilisation que l’effondrement est le plus visible. La musique, et plus précisément la chanson populaire et plus précisément encore sa veine contestataire ont été littéralement kidnappés par le rap. Longtemps perçu comme marginal, il occupe depuis une dizaine d’années une position centrale dans l’industrie musicale. Alors qu’il a joui à ses débuts, dans les années 1980-90, d’une réputation de musique subversive et progressiste, revendiquant la justice sociale et l’antiracisme, c’est une toute autre figure qui s’est peu à peu imposée au fil du temps : celle d’une industrie du divertissement de masse prônant l’ultra-violence et le sexisme, l’islamisme et la prostitution, le clanisme, la drogue et l’antisémitisme. Dans l’émission de mars dernier « Le Dérapeur », qui écoute, décrypte et dissèque les textes du rap français contemporain mainstream dresse un constat terrible et alarmant : le rap banalise jour après jour une idéologie parfaitement barbare et la répand dans toute la jeunesse avec la complicité, et les honneurs !, de l’industrie médiatico-culturelle, toujours à la pointe du progressisme.

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