Série d’été (1/2) : L’Occident et son devenir

Pour l’été, le podcast « Hérétiques » s’offre un répit et propose, sans prétendre à l’originalité et pour la deuxième année, des « séries d’été ».

C’est l’occasion de nous retourner sur la trentaine d’émissions enregistrées en trois ans.

Leur enchaînement, mois après mois, peut paraître hétéroclite, foisonnant, insaisissable, désordonné.

Voici donc quelques tentatives de nouer ces fils épars autour de certaines thématiques, de tirer de cette profusion quelques lignes directrices.

Il ne s’agit pas d’imposer une cohérence factice ni de révéler un ordre caché mais de proposer une interprétation, la nôtre, à des auditeurs et des invités qui ont également les leurs, et peut-être meilleures, de notre propre travail.

Nos modestes moyens ne nous permettent pas de faire plus qu’une présentation de quelques minutes, renvoyant chaque fois aux différentes émissions en question, qui y prennent alors un sens particulier sans, évidemment, s’y réduire.

On retrouvera bien entendu tous les podcasts mentionnés sur les plateformes d’écoute, mais aussi sur notre site (heretiques.fr) où une page est consacrée au thème développé ici, thème renvoyant à celles des émissions en question.


Pour ce mois de juillet, nous proposons le thème général de la nature de l’Occident et de ce qu’il devient, sous nos yeux.


Parmi tous ces mots qui mériteraient d’être pensés ou repensés, il y a celui d’« Occident ». Proie de toutes les idéologies qui le louent ou le maudissent, il déclenche les passions et les anathèmes qui empêchent de comprendre — et cela semble comme un fait exprès — ce qu’est cet « Occident », ce qu’il a été et ce qu’il devient, ce qui y disparaît et ce qui s’y invente, ce à quoi nous pourrions tenir et ce qu’il faudrait y enterrer.

L’approche de David Cosandey est à la fois monumentale et ambitieuse, puisqu’il parcourt et compare l’histoire des grandes civilisations depuis 3 000 ans pour y chercher – c’est le titre de son ouvrage et de notre émission avec lui d’octobre 2023 – le « secret de l’Occident ».

Dans son optique, celui-ci ne réside ni dans une matrice culturelle particulière, ni dans une génétique ou un environnement favorable, ni dans les apports de la colonisation, mais bien plutôt dans le hasard de la géographie européenne : la fragmentation extrême du continent a engendré, depuis un millénaire, la formation de petites entités politiques indépendantes et en émulation permanente, en guerre ou en coopération, dont la dynamique est à l’origine d’une créativité technique, artistique, scientifique ou politique. Cette configuration polycentrique qui, échappant à tout nationalisme, est exceptionnelle sur une planète universellement dominée par de grands empires unificateurs mais stériles, n’est pourtant pas éternelle et semble aujourd’hui prendre des formes nouvelles.

Cet héritage géopolitique se retrouve dans le monde actuel, puisque la plupart des grandes puissances d’aujourd’hui nourrissent une nostalgie pour leurs formes impériales passées. C’est ainsi le cas de l’Iran des mollahs, de la Russie poutinienne et de la Turquie d’Erdogan, étudiés par Hamit Bozarslan, qui les nomme les « anti-démocraties », titre de notre émission d’avril 2024 et de son livre.

Ces sociétés assommées par un autoritarisme tendant au totalitarisme se définissent en effet spécifiquement comme « anti-occidentales », tant leurs couches dirigeantes sont mues par une haine inépuisable de cette altérité irréductible et une passion de revanche historique envers une civilisation dominante dont les ressorts apparaissent si déconcertants pour la pensée traditionaliste et dogmatique.

La singularité occidentale se retrouve à une tout autre échelle, celle de l’individu. Cette notion, si banale et si faussement consensuelle puisqu’on critique aisément « l’individualisme », n’a pourtant rien d’évident dès que l’on s’aventure au-delà de nos rivages familiers.

Sonya Zadig s’est arrachée à l’islam dont elle était imprégnée depuis l’enfance. Elle analyse, dans cet entretien d’avril 2023, les transformations qui attendent l’apostat et les épreuves qu’il doit affronter pour se constituer une individualité et une identité propre. Car l’identité musulmane est éminemment collective : la personne n’y existe que prise dans le clan, intégrée à la communauté, définie par l’Oumma. Cela rend inconcevable toute émancipation réfléchie, tout choix réellement individuel, toute créativité qui ne soit pas bornée. Sans individualité, impossible de seulement imaginer une liberté qui ne soit pas égarement, une égalité qui ne soit pas transitoire et une fraternité étrangère à la soumission à Dieu. Mais la dégradation actuelle de l’individu moderne en un atome social isolé, égoïste et indifférent, alternant angoisse paralysante et jouissance sans lendemain, rend-elle encore désirable cet horizon occidental hier si fantasmé ?

Cet Occident, à la fois polycentrique, créatif, démocratique et générateur d’individualité, est aussi le lieu du déploiement d’une inventivité technique sans précédent, au point d’avoir enclenché un processus qui semble irrésistible.

C’est l’enjeu des technocritiques que présente Daniel Cérézuelle dans notre émission de mars 2023 : identifier et combattre cette idéologie technicienne pour laquelle le progrès technique est indiscutable et ses bienfaits étendus à tous les domaines ne sauraient faire question. Depuis au moins deux siècles, l’accélération, la sophistication et la généralisation hallucinante des techniques se sont accompagnées de fortes critiques décrivant une dépossession croissante de l’existence par une innovation sans autre finalité qu’elle-même, que plus personne ne contrôle. Souvent abusivement identifié à un « système technicien », l’Occident est ce lieu où le fantasme du deus ex machina se déploie tout autant qu’une capacité d’auto-critique sans précédent dans l’histoire.

Le constat de Cornelius Castoriadis (1922-1997), relayé par Quentin Bérard dans notre émission du 1er juin dernier, est encore plus clair : l’Occident est en voie de profond délabrement depuis l’après-guerre, soumis au dérèglement induit par le déferlement de la rationalité instrumentale au service d’une maîtrise illimitée de l’existant. Ou, plus précisément, il y disparaît ce qui pouvait en faire une source d’inspiration pour l’humanité et avant tout ce projet d’autonomie, cette visée d’émancipation individuelle et collective venue de la Grèce antique et réinventée dans le haut Moyen Âge européen.

Cette poussée anthropologique qui conjugue action sur le monde et réflexivité critique, exceptionnelle par sa longueur et son intensité, s’est radicalisée au XXe siècle puis pervertie jusqu’à ne plus chercher la transformation, éventuellement révolutionnaire, des sociétés occidentales, mais leur destruction pure et simple. C’est ainsi que le gauchisme et ses variantes des années 1960-70 se prolongent dans le wokisme contemporain, dont les différentes expressions rationalisent, chacune dans son domaine, l’effondrement civilisationnel auquel nous assistons, jour après jour.

Cette capacité d’auto-institution de l’individu et de la collectivité a caractérisé l’Occident durant des siècles – elle est devenue aujourd’hui auto-dénigrement, repentance, haine de soi et autodestruction. Ces postures, si courantes et même si mainstream, relèvent d’un affect nommé par le psychanalyste Daniel Sibony, que nous invitions il y a deux ans exactement, culpabilité narcissique. Celle-ci consiste à prendre sur soi le malheur du monde, réel ou supposé, infantilisant l’Autre en se plaçant soi-même au centre de la scène.

Cette articulation surprenante d’une mégalomanie délirante avec une déchéance de plus en plus visible est particulièrement perverse mais largement dominante dans les classes sociales supérieures, et particulièrement les milieux politiques, médiatiques ou culturels – c’est même un signe indiscutable de l’appartenance à cette élite éclairée qui nous précipite vers l’abîme. Face aux chantages des néo-féministes, pseudo-écologistes, faux antiracistes et autres wokes, face aux offensives communautaristes, racialistes et islamistes, l’Occident s’accuse et se flagelle, croyant, en se plaçant en surplomb, échapper à cette mécanique qui le broie.

Cette culpabilité narcissique se traduit par des injonctions officielles, et de plus en plus comminatoires, à la « diversité », au « vivre-ensemble » et à « l’esprit d’ouverture », qui masquent le basculement historique transformant, en quelques décennies, les nations européennes en une vaste zone multiculturelle.

Sous ces bons sentiments se cachent, de moins en moins invisibles, de dramatiques divisions communautaristes et confessionnelles menant à un véritable éclatement du corps social et accélérant l’éclatement de ce que l’on entendait jusque-là par « société », « culture » ou même « civilisation ». Au nom d’un anti-occidentalisme assumé ou contrarié, cet effondrement est légitimé, défendu et activement promu par une nébuleuse militante elle-même mue par l’entreprenariat social dans la perspective néo-libérale du soft power américain. C’est cette dimension qu’explore avec nous Aline Girard, dans cette émission de septembre dernier.

Reniant leurs cultures, pourtant exceptionnelles, les pays occidentaux sont loin de devenir des forteresses vides. Parmi les différentes puissances qui y pénètrent et s’y déploient, les forces islamiques en sont évidemment le fer de lance, d’autant que la religion musulmane peut prétendre à gérer le troupeau multiculturel comme elle l’a fait dans ses différents empires.

Fadila Maaroufi nous narrait, en octobre 2024, comment son pays, la Belgique, centre institutionnel de l’Union Européenne, devient, sous nos yeux et en quelques années, l’avant-garde de cet entrisme de l’islam, tiré par une immigration massive. En conquérant progressivement un grand nombre de quartiers, en montant des commerces, en infiltrant puis en fondant des associations, en pénétrant les partis politiques, les militants de la la terreur de la Charia l’ont installée dans la vie civile avec son lot d’intimidations, de chantages, de menaces et de violence. L’Occident, ici, ne change pas de visage, il disparaît simplement, comme d’autres civilisations avant lui.

Pour comprendre cette métamorphose planétaire, l’islamologue médiéviste Gabriel Martinez-Gros, que nous invitions en janvier 2024, convoque Ibn Khaldoun, savant musulman du Maghreb du XIVe siècle.

Ses analyses de l’empire arabo-musulman de son temps décrivent une dialectique subtile : le centre impérial, peuplé de populations productives et désarmées, se trouve régulièrement envahi par les tribus belliqueuses venant de ses confins, qui remplacent ses élites avant de se pacifier à leur tour. Cet univers cyclique où rivalisent la peur de la violence et la convoitise du bien d’autrui est aux antipodes de celui de l’Occident, historiquement habités par des peuples productifs prêts à prendre les armes, où la richesse est générée indépendamment d’un État légitimé par l’assentiment du peuple. Ce n’est pas, ici, seulement une civilisation qui disparaît, mais bien un type de civilisation, celui des Lumières et de la modernité, qui devait sortir l’humanité de l’obscurantisme, de l’arbitraire et de la violence déchaînée. Il n’appartient qu’aux peuples de redevenir les sujets de leur histoire.

Une réponse à “Série d’été (1/2) : L’Occident et son devenir”

  1. salut

    Je suis besbes samir méecin tunisien résidant à Tunis ami de lieux communs et ayant eu des rencontres avec Castoriadis lors de mon stage en France.

    Pour l’islamisme ou plutôt l’islamofascisme il ne faut pas oublier que l’oligarchie a participé activement à leur emprise des espaces et que les islamogauchistes les ont aussi soutenu. Je me rappelle d’un jour où j’étais à Paris dans les années 80 j’étais étonné de voir des trotskistes manifester à côté des barbus. J’ai posé la question à l’un d’eux et j’étais étonné de cette alliance et il m’a répondu: Les islamistes sont des anti-impérialistes alors qu’on sait que la mouvance des frères musulmans fut soutenue et voire même fiancée par les anglais dès le début du vingtième siècle. Même chose pour ce soit disant printemps arabe qui fut soutenu par Obama et Clinton et aujourd’hui les jihadistes sont accueillis en France (Joulani). Je dis que l’oligarchie mondiale est actuellement prête à s’allier à tous les mouvements réactionnaires et fascistes .

    Belle journée

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