
Pour l’été, le podcast « Hérétiques » s’offre un répit et propose, sans prétendre à l’originalité, des « séries d’été ».
C’est l’occasion de nous retourner sur la vingtaine d’émissions enregistrées en deux ans.
Leur enchaînement, mois après mois, peut paraître hétéroclite, foisonnant, insaisissable, désordonné.
Voici donc quelques tentatives de nouer ces fils épars autour de certaines thématiques, de tirer de cette profusion quelques lignes directrices.
Il ne s’agit pas d’imposer une cohérence factice ni de révéler un ordre caché mais de proposer une interprétation, la nôtre, à des auditeurs et des invités qui ont également les leurs, et peut-être meilleures, de notre propre travail.
Nos modestes moyens ne nous permettent pas de faire plus qu’une présentation de quelques minutes, renvoyant chaque fois aux différentes émissions en question, qui y prennent alors un sens particulier sans, évidemment, s’y réduire.
On retrouvera bien entendu tous les podcasts mentionnés sur les plateformes d’écoute, mais aussi sur notre site (heretiques.fr) où une page est consacrée au thème développé ici, thème renvoyant à celles des émissions en question.
Pour ce mois d’août, nous proposons le thème transversal du totalitarisme, du gauchisme et du wokisme.
Ce que l’on appelle le « wokisme » peut se définir, en première approche, de manière assez simple : il s’agirait de la reprise de luttes issues, et fondatrices, de la modernité – luttes sociales, luttes des femmes, luttes des écologistes, luttes des immigrés, etc. – mais dont la perspective n’est plus de changer la société, mais de changer de société. La question n’est donc plus tellement le changement social, mais la destruction des sociétés modernes elles-mêmes, dans toutes leurs dimensions, mais sans que l’on sache, jamais, ce qui viendrait les remplacer, sinon les idéologies islamiste, communautariste et racialiste qui sont promues.
Ainsi, beaucoup de mouvements contemporains qui se prétendent féministes ne visent plus du tout l’égalité entre les hommes et les femmes, la remise en cause des places imposées à chacun ou encore la liberté sexuelle – choses largement acquises en Occident – : ce qui est voulu ressemble bien plus à une ségrégation sans précédent entre les sexes à travers une confusion sans nom conduisant à l’anéantissement des repères anthropologiques qui fondent et permettent la vie sexuée et sexuelle épanouie. Nous assistons donc, en réalité, à la destruction des acquis du féminisme historique, en son nom, pour le plus grand bénéfice des obscurantismes religieux ou coutumiers. C’est ce retournement que décrit très précisément la psychanalyste Sabine Prokhoris, auteur du Mirage #MeToo dans « Le mirage du néo-féminisme », notre émission de novembre 2023.
On retrouve la même contradiction fondamentale en matière d’écologie. Ainsi, dans l’émission de l’écologue Quentin Bérard de janvier 2023 « Impasses de l’écologie politique », l’auteur de Éléments d’écologie politique. Pour une refondation décrit la mise en place d’une idéologie, l’écologisme. Pour ce prêt-à-penser omniprésent, la question n’est plus de travailler nos rapports à la nature, de remettre la science et la technique au service d’un projet humaniste ou encore de prévenir les dégradations que l’humanité inflige à la biosphère : il s’agit plutôt d’accuser l’Occident dans sa totalité au nom d’un retour fantasmatique dans un jardin d’Éden, une harmonie parfaite telle que l’auraient connue, mythiquement, les sociétés non occidentales.
On pourrait multiplier les exemples puisque ce sont progressivement tous les domaines qui sont atteints par cette fièvre saisissant les milieux universitaires, en s’attaquant prioritairement à la langue elle-même. Les mots sont détournés pour signifier leur contraire exact, les anglicismes et néologismes se multiplient pour paralyser l’interlocuteur, des mots sont bannis et la pensée se fait slogan afin de détruire toute nuance, tout recul, toute critique des dogmes qui se solidifient sous nos yeux. C’est le constat que dresse Xavier-Laurent Salvador, linguiste et auteur de Petit manuel à l’usage des parents d’un enfant woke, dans l’émission de novembre 2022 portant sur l’ « Observatoire du décolonialisme » , dont il est rédacteur en chef.
Pourtant, ces mouvances wokes, militantes et bruyantes, n’inventent strictement rien : elles ne font que répandre et reprendre, en les radicalisant à peine, les discours qui ont émergé en France après Mai 68, c’est-à-dire ce que l’on désigne par « les années 60 » dans tous les pays occidentaux. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff appelle ce bouleversement la « Révolution culturelle », titre de notre entretien avec lui en juin dernier, et y voit une transformation profonde de nos sociétés millénaires jusqu’aux années 90. Cet Héritage impossible, puisque tel est le titre de son ouvrage, est imposé aux générations suivantes, condamnées à vivre un « gauchisme culturel » de plus en plus irréel et qui craque sous nos yeux.
Les racines historiques de ce courant idéologique sont exhumées par Guy Fargette dans l’émission de mars 2024 « Origines et métamorphoses du stalino-gauchisme ». Il en fixe le moment fondateur, inaugural, en octobre 1917 en Russie, lors du putsch du parti bolchevique, qui sonne la fin des mouvements ouvriers sous les exécutions, les déportations et la terreur totalitaire aux quatre coins de la planète. La gauche fondamentale, jusqu’à aujourd’hui, n’a jamais tiré de leçon de ce naufrage gigantesque et la jeunesse dite woke encore moins, qui semble n’avoir strictement aucune mémoire historique. Elle en reprend avec d’autant plus de violence et de naïveté les réflexes et les procédés totalitaires qui lui permettent de s’opposer par tous les moyens à la volonté des peuples, par la manipulation, l’intimidation et la brutalité. Cherchant à rééduquer les populations au nom de leur doctrine d’avant-garde, ils travaillent en réalité à en finir avec la singularité des sociétés occidentales, c’est-à-dire la recherche d’autonomie individuelle et collective.
Une généalogie philosophique de telles postures, difficilement compréhensibles pour le commun des mortels, est tracée par le linguiste François Rastier, auteur du livre Heidegger, messie antisémite, dans l’entretien qu’il nous a accordé en mai 2023, « Heidegger et sa postérité militante ». La métaphysique heideggerienne de l’entre-deux-guerres est en effet une condamnation radicale et sans recours de la totalité de la civilisation gréco-occidentale, reprise et généralisée par les auteurs de la French Theory, les Marcuse, Derrida et Foucault, artisans de la déconstruction. Leurs disciples se retrouvent aujourd’hui dans une myriade de mouvements apparemment sans liens mais qui convergent tous vers la destruction pure et simple de la modernité, qu’ils soient, par exemple, écologistes, féministes, insurrectionnalistes ou islamistes, pro-Iran ou pro-russes, croyants ou non.






